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Une escalade de 1200 mètres en hiver, à l'ombre, dans le Pilier des Temps Maudits à l'Ailefroide

Avec Mathieu Detrie nous sommes allés faire une voie rocheuse en hiver, dans la face Nord-Ouest de l’Ailefroide. Notre but s’appelle le Pilier des Temps Maudits. Une voie ouverte par Arnaud Guillaume et Pascal Dauger en 1997. Quelle idée... C’est toujours un grand voyage que d’entreprendre ce genre d’itinéraire. Quand on est confortablement installé dans son appartement ou sa maison chauffée, nos cerveaux ne savent pas trop quoi penser de ce genre d’initiative. Ni nombre de nos pairs humains.

La vue depuis le sommet. La Barre des Écrins à droite, la Meije au fond à gauche.


Mais qu’à cela ne tienne, on a une envie irrationnelle de se retrouver perdu dans le massif des Écrins, loin de la route, dans un environnement détestable pour tout être douillé. De la force de notre adaptation, on a envie de réussir à déjouer les obstacles rencontrés sur notre chemin. Et ainsi, vivre une aventure singulière, qui marquera nos esprits.

Une aventure singulière que nous souhaitons collective. Le trio des Bans (Mathieu Detrie, Julien De Luze et moi) doit être de la partie. Mais c’est sans compter la grippe carabinée dont Julien sera la victime…


Même si le joyeux luron, orné de ces lunettes rose toutes brillantes, ne puisse pas se joindre à nous, Mathieu et moi décidons de partir malgré ce changement conséquent.

Mais une idée comme celle-ci ne s’improvise pas. Alors après avoir épluché tous les topos, prit le maximum d’informations auprès d’amis qui ont fréquenté cette voie, est venu le temps de préparer tout le matériel nécessaire.


Il faut deux brins de corde de rappel, deux jeux de coinceurs mécaniques, quelques broches à glace, des chaussures chaudes, des crampons techniques, des dégaines, des coinceurs câblés, de la nourriture, un réchaud, du gaz, et des vêtements…chauuuuuuuuuds !


Il s'agit de l'itinéraire 566 pour la voie Vernet, et 567 pour le Pilier des Temps Maudits


Le schéma de JM Cambon évoque des pierres, il n'a pas tort !

Le topo du Pilier des Temps Maudits


Nous prenons la route de la Bérarde, et garons notre char à Champhorent. Le soleil de janvier nous accueille. Des amis arrivent pour dormir au même refuge. Ils iront le lendemain dans la goulotte Gabarrou/Marsigny en face Sud de la Barre des Écrins.

Le chemin est long pour relier le village de La Bérarde. Toute la vallée est à l’ombre. Nous ne retrouverons le soleil que deux jours plus tard.

A Champhorent, avant de partir


Le refuge est sommaire mais confortable. En plus Marie la gardienne nous a très gentiment et exceptionnellement prêtée les clefs du refuge. Pas besoin d’aller dehors chercher la neige, les bidons d’eau sont salvateurs pour un confort que l’on appréciera.

L'approche au refuge permet de voir la face

Derrière nous, la Tête du Rouget à gauche, et le Râteau à droite

Matin ou soir ? Même ambiance !


Je profite des dernières heures de jour pour aller repérer et tracer seul l’approche du lendemain. On emprunte le chemin du Pic Coolidge puis la grande vire qui amène au glacier de Coste Rouge. Avec toute cette neige, de nuit, il sera confortable d’avoir ces traces.

Cela m’a également permis de prendre une photo de la face. C’est ainsi que notre stratégie s’est nettement affinée quand j’ai montré ce rapport à Mathieu.


Il est évident que l’on n’empruntera pas le début de la voie Devies Gervasutti comme prévu initialement. On va s’adapter aux conditions hivernales, et celles-ci laissent apparaître qu’il est beaucoup plus judicieux de faire la moitié de la face par la voie Vernet de 1929. Cette dernière est bien enneigée et a l’air de se prêter à un parcours tel quel.

De retour à la cabane, les réchauds ronronnent pour mon plus grand plaisir. Avec ce bruit chaleureux, les nuits passées là-haut sont moins rudes.

La photo prise lors de mon repérage, on distingue bien la voie Vernet, sauf le départ plus à gauche

Sur une autre photo de la face Nord Ouest de l'Ailefroide, prise quelques années plus tôt, on voit encore mieux !


On se couche tôt, et on se lève aussitôt. Nous partons vers notre objectif, éclairés par la pleine lune. Un spectacle privilégié.


Nous remontons la voie Vernet par de larges bandes de neige, les conditions y sont excellentes. Un passage de glace marque la voie. Une fois la crête atteinte, nous laissons sur la gauche la voie Vernet, et nous descendons en déséscalade jusqu’au grand couloir central de la face. Celui-ci est bien en neige, avec quelques passages en neige dure, limite glace, mais l’évolution est rapide.

Nous arrivons alors au pied d’un amphithéâtre très raide qui marque le début des difficultés. Ce ressaut donne accès au pied du pilier des Temps Maudits.


Les copains du Sud qui ont fait cette voie cet été sont passés par la gauche. Nous faisons de même, mais nous trouvons des passages très difficilement protégeable, et engagés, jusqu’au 6a+ dalleux. En crampons…


Avec du recul, il aurait été plus judicieux de passer ce ressaut par l’extrême droite, où le relief est plus couché, fait de neige et de rochers.

La lune est maintenant cachée par la crête sommitale...

Mathieu dans la désescalade

Dans le grand couloir

Le pilier visé, à gauche, et la voie des Dalles, ouverte du 23 au 25 juillet 1975 par Macho-Dupraz et Bourbousson. Une voie ED et 6a max, annonçant 32h d'escalade, reprise en hiver par Arnaud Guillaume en trois jours

Le soleil se lève généreusement sur la Pointe du Vallon des Étages et les Rouies

Mat traverse à l'horizontal pour aller au pied du pilier orange


Mathieu a bien donné dans ces deux longueurs difficiles.

Je le remplace au pied du pilier. C’est raide dés le début et il faut se pendre avec confiance sur les pitons et les friends. Les écailles sont parfois raisonnantes, alors je fais des mouvements d’amplitude pour tenter d’éviter ces zones. L’escalade artificielle sur ce genre rocher peut parfois être assez psychologique. En libre çà peut se grimper, il se pourrait que ce soit 6c+. Il me semble que Julien Lhotse s’y était entreprit en second de cordée, en plein hiver également. Mais là, avec les températures que nous avons, et tout le barda que j’ai sur moi, j’évite…

Deuxième longueur du pilier


Les conditions météo n’étaient pas toutes parfaites. Ce jour-là, il soufflait un vent de sud-ouest à 40-60 km/h. La tendance Ouest de la paroi suffit pour ce genre de vent à rentrer en rafales violentes dans la face. Nous en avons fait l’expérience puisque régulièrement, nous entendions des bruits puissants qui frappaient la roche ici ou là. Au point de détacher un immense rocher qui, lorsque je grimpais cette longueur d’artif, s’engagea à toute vitesse dans le couloir que nous venions de remonter. Une heure plus tôt et nous prenions ce frigo sur la tête. La chance nous a encore une fois sourit.

Nous poursuivons par de belles longueurs d’escalade où nous mettons les chaussons régulièrement, en se retrouvant parfois à devoir batailler dans la neige en ballerines.

Mathieu avant la longueur clé en 6a+

Des pas de 5c qui se répètent...

On sort de la deuxième partie raide

Et enfin, la dernière partie, mais où sont donc passés les premiers ?

Les chaussons en hiver, c'est pas très instinctif !

Mais en fait on s'y fait vite, et c'est pas si compliqué. C'est avant tout mental


La fin est à nouveau bien raide, les longueurs sont très belles. On voit la journée défiler à un rythme effréné. Je regarde régulièrement la montre, et je me demande sans cesse si on réussira à sortir avant la nuit. C’est dur de pronostiquer car les difficultés ne vont pas décrescendo. Jusqu’au bout çà grimpe. Nous n’avons pas d’affaires de bivouac, l’engagement est important même si nous savions que c’était un scénario possible. Reste qu’avec ce vent froid, la nuit serait dure…


Non loin du sommet, la fin promet une variante qui évite la jonction avec l’arête de Coste Rouge. Cet itinéraire original remonte un dièdre blanc. Parmi les dièdres blancs que nous avons au dessus de la tête, nous nous engageons dans l’un d’entre eux. Mais en fait, ce n’était pas lui ! Nous le vérifions car Mathieu bataille comme un lion dans ce que je coterais en second un bon 6b+, alors que l’itinéraire correct promettait du 6a+ max.


Lorsque Mathieu grimpait, je me refroidissais sérieusement. Nous approchions du sommet, l’altitude était plus élevée, et le vent plus fort. Et puis, l’énergie déployée accentuait la fatigue. En l’observant, j’étais quand même serein. C’est à ce moment précis que passa un Aigle Royal 10 mètres au dessus de sa tête. Il volait tout doucement, royalement, avec grâce. Un moment irréel. Un Aigle Royal, à 3900 mètres, en plein hiver, juste avant la nuit, qui plâne avec élégance et tranquillité. Il y avait là comme un décalage avec ce que nous vivions. En y repensant, j’ai parfois l’impression d’avoir eu une hallucination. C’était pourtant dans ma tête d’un réalisme puissant et réjouissant. L’Aigle Royal m’avait donné sa force.


Juste avant la nuit, au coucher du soleil, non sans peine, nous arrivons enfin au sommet de l’Ailefroide Centrale. Nous profitons de l’instant. Les couleurs sont incroyables. Un petit thé, quelques biscuits, et il faut déjà partir. Personne ne viendra nous chercher, nous devons descendre.

La Barre des Écrins à droite, la Meije au fond


Un coucher de soleil particulier, dont on ne peut pas profiter jusqu'au bout

Mathieu arrive, l'ombre nous rattrapera très vite !

Quelques biscuits, pour réchauffer le ventre...

On entame la désescalade dans le grand couloir sous le sommet. La nuit englobe tous les reliefs autour de nous. Nous sortons les frontales. Très vite on rejoint les relais de descente que nous consolidons. Les pitons sont vieux et abîmés.


Trois rappels plus tard nous prenons pied sur le glacier de l’Ailefroide, que nous descendons intégralement. On peut enfin se désencorder et souffler, faire abstraction des dangers du glaciers, des faces raides et des risques que tout cela implique.


La descente n’est pas terminée, il nous reste encore dans l’obscurité à atteindre le village de Pelvoux. Je trace devant, à mon rythme. C’est peu solidaire que d’agir de la sorte, alors j’attends Mathieu au carrefour du Pelvoux, avec un petit thé chaud pour m’excuser de ce manque.

C’est à 22h que nous mettons les pieds au village de Pelvoux. Après l’avoir prévenu, Julien, avec un altruisme déconcertant, nous attends dans sa petite voiture chauffée. C’est avec un grand bonheur que nous le retrouvons. On lui raconte notre aventure, tout ce qu’on a vécu depuis Champhorent, point de départ de ces deux journées.


Nous ne nous préoccupons pas de répondre à l’inéluctable question de « pourquoi se mettre dans ces situations impossibles ».


On a bien donné, nous sommes parvenus à déjouer les pièges rencontrés, nous avons brasser dans la neige, nous avons eu froid, nous avons eu peur de se perdre, de tomber, il a fallu prendre des décisions importantes. Et désormais, on profite de ce moment unique que l’on ressent après une telle péripétie, toujours perchés là-haut, avec quelques étoiles dans la tête qui resteront ancrées dans nos mémoires.

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